Le géant de la tech de la Silicon Valley Palantir a inscrit un livre sur l’improvisation publié il y a plus de 40 ans, « Impro », sur sa liste de lectures obligatoires pour les nouvelles recrues.
Pourquoi la Silicon Valley, qui valorise tant la logique et les algorithmes, accorde-t-elle une telle importance au fait de « jouer la comédie » ?
Écrit par le maître du théâtre britannique Keith Johnstone, ce livre traite moins d’enseigner l’improvisation que de nous apprendre à observer ces signaux d’interaction non dits mais bien réels.
Sa sagesse peut s’appliquer au travail, à la communication et à la vie, car leur cœur repose sur la même leçon :
Comment faire face à l’incertitude.
Pourquoi un géant du big data met-il un livre d’improvisation sur la liste des lectures obligatoires pour les nouvelles recrues ?
Palantir Les ingénieurs de ont un rôle spécial appelé Ingénieurs Déployés en Première Ligne (FDE), qui doivent s’imprégner personnellement d’environnements clients inconnus et imprévisibles pour résoudre des problèmes.
Dans de tels contextes, le succès ne repose pas sur la mémorisation des SOP, mais sur une sensibilité extraordinaire aux situations sociales.
Comprendre les règles non écrites de l’interaction humaine est bien plus important que de suivre rigoureusement un scénario.
CEO Alex Karp le souligne dans son nouveau livre « La République de la Technologie » :
Que l’on soit sur une scène d’improvisation ou que l’on explore un tout nouveau marché, on ne sait pas ce que l’autre va dire ni comment le marché va réagir. On ne peut que accepter, avancer et recréer.
C’est aussi pourquoi ce livre sur le jeu d’acteur, qui n’a apparemment rien à voir avec le code, est devenu une pierre angulaire de la culture de cette entreprise.
Le « statut » est un jeu de dynamique de pouvoir mouvant, sans juste milieu
La partie plus captivante d’« Impro » réside dans la façon dont il déconstruit les interactions que nous tenons pour acquises, et le premier concept central est le « Statut » (Status).
Le statut est différent de la « position sociale » déterminée par l’intitulé de poste ou la richesse :
| Concept | Caractéristiques | Exemple |
|---|---|---|
| Position Sociale | Fixe, institutionnelle | PDG, stagiaire, aîné |
| Statut | Mouvant, en temps réel, relationnel | Un PDG milliardaire qui se fait gronder par sa mère à la maison et adopte un statut bas |
Keith Johnstone estime qu’il n’y a pas de « neutralité » absolue dans l’interaction humaine.
Le statut est comme une balançoire à bascule ; quand un côté s’élève, l’autre s’abaisse naturellement.
Et le statut haut ou bas est entièrement dissimulé dans ces signaux non verbaux et implicites :
| Dimension d’Observation | Personne de Statut Haut | Personne de Statut Bas |
|---|---|---|
| Contact Visuel | Ose regarder en face, en laissant l’autre détourner le regard en premier | L’évite inconsciemment, ou le masque par une expression pensive |
| Pauses dans la Parole | Ne craint pas le silence, utilise de longues pauses pour dissuader d’interrompre | Remplit les blancs par des tics de langage comme « euh… » ou « bah… » |
| Langage Corporel | Posture détendue, s’assoit en arrière et s’étire pour occuper l’espace | Bras serrés contre le corps, cherchant à minimiser sa présence physique |
| Mouvements de Tête | La tête reste immobile en parlant, projetant de l’autorité | Secoue fréquemment la tête, montrant de petits gestes nerveux superflus |
Le point crucial est que le statut est un outil que l’on peut changer délibérément, et non une étiquette permanente.
En comprenant cela, vous pouvez abaisser votre statut de manière appropriée en réunion pour laisser de l’espace à l’équipe, utiliser un statut très bas consistant à admettre vos torts en cas de conflit pour désamorcer l’autre partie, et en faire un lubrifiant relationnel plutôt qu’une armure défensive.
Pourquoi devenons-nous « trop soucieux d’avoir raison » en grandissant ?
Les acteurs professionnels s’en sortent souvent moins bien en improvisation que les amateurs.
| Groupe | Réaction à l’Improvisation | Raison |
|---|---|---|
| Acteurs Entraînés | Rigides, artificiels, perdant leur vitalité | Trop soucieux de bien faire, s’autocensurant sans cesse dans leur tête |
| Amateurs | Naturels, vivants, authentiques | Libérés du fardeau du « comment il faudrait faire » |
Le problème n’est pas un manque de talent, mais le fait qu’ils soient « trop soucieux de bien faire ».
Le censeur interne filtre en permanence l’intuition, à la recherche de réponses intelligentes, correctes et sûres, pour finir par sombrer dans la médiocrité. Cette anxiété nous est inculquée par des années d’école :
L’école récompense les réponses standard et punit les erreurs, si bien que nous prenons l’habitude de nous autocensurer avant de parler.
Les experts ont l’habitude de se « tenir en retrait » et de garder une distance critique pour évaluer une œuvre.
Les amateurs, eux, se « penchent en avant », totalement absorbés par l’instant présent.
« Je ne vois plus les enfants comme des adultes immatures, mais les adultes comme des “enfants rabougris”. »
Nous nous rigidifions par peur, perdant de nos propres mains la spontanéité la plus précieuse.
Le rejet est un attaque, il étouffe la coopération et le lien
Rigidité a une conséquence très concrète dans la vie : nous avons tendance à dire « non » à tout par réflexe.
Et la phrase la plus percutante d’« Impro » est :
Le rejet est une attaque.
Quand une personne dit : « Lâche-moi, laisse-moi partir ! » et que l’autre répond simplement : « D’accord », le dialogue s’éteint instantanément.
Les personnes en manque de sécurité utilisent souvent le « non » pour garder une impression de contrôle et s’épargner de l’embarras.
| Habitude | Motivation sous-jacente | Impact sur les Relations et la Coopération |
|---|---|---|
| Dire « non » par réflexe | Garder le contrôle, éviter l’incertitude | Coupe le lien, éteint la coopération |
| Prêt à dire « oui » | Accepter le stimulus, embrasser le possible | Entretient le dialogue, crée des liens imprévus |
Au travail, le trop fréquent « ce n’est pas possible » est le tueur de la créativité.
Dans un couple, chaque « non » par habitude referme silencieusement une porte vers la complicité.
Dès que vous aurez compris cela, vous commencerez à compter combien de fois vous dites « impossible » et « mais » chaque jour.
Trois exercices pour retrouver son pouvoir d’improvisation : Yes And, Yes But rapide, Exercice du Cadeau
Alors, comment retrouver cette capacité d’improvisation perdue ? Le livre propose quelques exercices très concrets :
| Exercice | Pratique | Focus |
|---|---|---|
Yes, And |
Accepter la proposition de l’autre et avancer avec elle | Adopter le postulat pour laisser grandir le dialogue et la coopération |
Yes, But rapide |
À l’énoncé d’une question, répondre aussitôt avec enthousiasme la première idée | Utiliser la vitesse pour contourner le censeur rationnel du cerveau |
| Exercice du Cadeau | Se concentrer pour faire briller « celui qui reçoit le cadeau » | Apprendre à sur-accepter, pour honorer l’instant plutôt que de se faire valoir |
Il y a ici un malentendu fréquent : beaucoup de gens s’imaginent très ouverts alors qu’ils ne cessent de dire Yes, But.
Le « Yes, But » ressemble à un accord, mais dans le fond, c’est un rejet.
Et l’esprit de l’exercice du cadeau est encore plus contre-intuitif : dans le jeu des cadeaux imaginaires, la bonne façon de jouer n’est pas d’offrir le cadeau le plus original, mais de faire briller « celui qui le reçoit ».
Lorsque vous cessez de vouloir prouver à quel point vous êtes intéressant pour vous attacher à faire briller la parole de l’autre, l’échange devient chaleureux et fluide. Prenez les imprévus comme des cadeaux – quand une situation inattendue surgit au travail :
Plutôt que de résister, concentrez-vous sur « comment rebondir et développer ».

Retisser les matériaux en réseau comme « une personne marchant à reculons »
Les grands improvisateurs sont semblables à « des personnes marchant à reculons ».
Ils ne se soucient pas de ce que réserve l’avenir, mais se concentrent sur le retissage des matériaux déjà apparus pour former une toile porteuse de sens.
N’allez pas chercher sans cesse de nouveaux fils, mais reliez la matière ancienne en un filet serré.
Si un ours, une barque et une jeune fille apparaissent au début de l’histoire, et que plus tard l’ours revient en ramant sur cette même barque, ou qu’il s’avère qu’il s’agissait en fait de la jeune fille déguisée, tous les éléments précédents se trouvent réintégrés et reliés entre eux, créant une impression de cohérence presque télépathique.
Ce n’est pas seulement le sommet de l’art dramatique, c’est aussi le meilleur état d’esprit pour aborder l’incertitude :
Plutôt que de courir anxieusement après la nouveauté, plongez-vous y assez longtemps ; en vous retournant, vous découvriquez bien plus de fils conducteurs à relier que vous ne l’imaginiez.
Lâcher prise sur l’illusion de contrôle est le véritable contrôle
Pour en revenir à la question de départ : pourquoi Palantir accorde-t-il tant de valeur à ce livre ?
Dans les structures bureaucratiques, on a tendance à utiliser le statut pour préserver sa position personnelle. Mais chez Palantir, le statut doit servir l’objectif.
Palantir encourage même « la désobéissance constructive », obligeant les employés à lâcher prise sur l’obsession de ce qui est théoriquement « censé être juste », pour adopter ce qui « fonctionne vraiment » sur le terrain.
Le vrai contrôle ne consiste pas à prédire chaque résultat, mais à être capable de parer à chaque imprévu.
Cette tournure d’esprit peut s’appliquer à trois situations simultanément :
| Contexte | Démarche de la Pensée d’Improvisation |
|---|---|
| Travail & Management | Utiliser le statut comme outil, dire Yes, And d’abord pour accueillir les propositions surprises, préférer l’efficacité pratique à la justesse théorique |
| Communication Interpersonnelle | Observer la fluidité du statut, dire moins souvent le « non » réflexe, s’appuyer sur l’écoute pour faire briller le récit de l’autre |
| Création & Vie | Faire confiance au premier jet, se retourner pour intégrer les matériaux sous la main, en lâchant prise sur la quête de perfection et d’originalité |
C’est seulement en cessant de vouloir tout contrôler au millimètre que l’on peut accueillir sereinement la réalité face aux imprévus, et transformer les crises en opportunités.
Conclusion : Ceux qui s’accrochent au script s’angoissent, ceux qui comprennent l’improvisation avancent avec fluidité
D’« Impro », nous apprenons à observer les mouvements de statut, à nous méfier de nos propres censeurs internes et à mesurer la force de l’« acceptation ».
La véritable spontanéité et la créativité naissent du lâcher-prise sur l’illusion de contrôle.
Dans ce monde plein d’incertitudes, ceux qui dépendent du script s’angoissent facilement, tandis que ceux qui intègrent l’improvisation tracent leur route avec sérénité.
La prochaine fois, au travail, en discussion ou dans la vie, face à cette proposition inattendue et imprfaite, oserez-vous baisser la garde pour lui dire « Yes, And » ?